Loi séparatisme : répondons par l'union, la démocratie et la justice

Par Manel Djadoun, étudiante en Master de recherche en sociologie politique à Nanterre

Après deux semaines de débats à l’Assemblée Nationale, les députés ont adopté en première lecture le projet de loi confortant « les principes républicains ». Les débats  de l'hémicycle autour de cette loi nous alertent sur la fuite en avant réactionnaire de toute une partie du champ politique entamée notamment depuis le quinquennat Sarkozy. Notre pays s’engouffre dans des débats politiques et médiatiques épousant des chemins inquiétants et dangereux : ceux de la désignation de bouc émissaire et de la stigmatisation pour expliquer le terrorisme, l’extrémisme et le fondamentalisme, en l’occurrence islamiste. Le dernier débat entre Gérard Darmanin et Marine le Pen illustre tristement bien le contexte dans lequel nous nous trouvons : celui ou les thèmes et les idées d’extrême droite se sont imposés, normalisés et abondamment relayés, notamment par les plus hauts responsables de notre pays. Macron et son gouvernement, à défaut de mener une lutte efficace contre le terrorisme, préfèrent engager une politique de suspicion généralisée envers nos concitoyen.ne.s de confession musulmane au travers du projet de loi contre le « séparatisme » qui aurait pour objectif le renforcement de la Laïcité et de la République.  

Or nous sommes ici bien loin de la défense des principes républicains.  On se demande d’ailleurs en quoi la laïcité est concernée par ce texte ? Notre pays a bien évidement toujours été travaillé par des débats contradictoires autour de la laïcité : entre ceux qui défendent la garantie de la liberté de conscience et ceux qui prennent le parti du gallicanisme. Macron et son gouvernement ont clairement fait le choix du deuxième. Celui qui vise à placer les religions sous contrôle de l’Etat et à mettre sous tutelle les cultes, ici l’Islam. Voilà qui est pour nous contraire au principe de laïcité.

 En réalité, ce projet ne vise qu’à renforcer les prérogatives régaliennes de l’État : renforcement de la police, contrôle des cultes, accroissement du pouvoir des autorités administratives, attaque des droits sociaux. Ce sont, par exemple, les maires qui seront soumis au pouvoir administratif, notamment des préfets, chargés de lutter contre les « carences républicaines », sans que personne ne sache  à quoi cela renvoi précisément. Cette loi a aussi pour objectif de contrôler et de sanctionner l'action associative, en instituant un «contrat d'engagement républicain» (art. 10-1). A ce propos, le Défenseur des droits s’est dit inquiet par cet article qui participe à un  "renforcement global du contrôle de l'ordre social”. Plus largement, ce projet de Loi recèle une dimension sécuritaire venant renforcer l'État d’urgence, de surveillance et de criminalisation notamment au travers de l’article 18 qui constitue une nouvelle variante  de l’article 24 de la Loi sécurité globale, qui prévoyait de restreindre la diffusion d’images de policiers en intervention puisqu’il il réprime “le fait de révéler, diffuser ou transmettre, par quelque moyen que ce soit, des informations relatives à la vie privée, familiale ou professionnelle d’une personne permettant de l’identifier ou de la localiser, dans le but de l’exposer, elle ou les membres de sa famille, à un risque immédiat d’atteinte à la vie ou à l’intégrité physique ou psychique, ou aux biens” 

Si la lutte contre le terrorisme et les extrémismes est indéniablement une lutte de la plus haute importance, nous affirmons qu’il est tout à fait possible de prendre à bras le corps ces questions sans emprunter les chemins du racisme abjecte. Mais pour y parvenir, encore faut-il poser les bonnes questions et cerner les défis politiques qui se posent à nous. Depuis maintenant plusieurs décennies, les chercheurs de notre pays ont questionné en long et en large les problématiques liées au terrorisme. Les phénomènes de la radicalisation, des terrorismes et de violences sont des phénomènes sociaux complexes qui relèvent de causes diverses: psychologiques, sociales, géopolitiques.. Nous le savons, l’obscurantisme prospère quand l’exclusion sociale, le racisme, la grande pauvreté, l'ignorance, l'absence de perspectives professionnelles sont la norme. Ces maux constituent en effet le terreau dans lequel s’épanouissent les idéologies terroristes. Il est insupportable qu’en France, des territoires soient désertés par les services publics et la vie associative, qu’en raison de leur origine sociale et ethnique, le quotidien de millions de citoyens soit jonché par les humiliations, le refus d’emploi, le non-accès au logement, à l’éducation. Au lieu de lutter activement contre les injustices, les inégalités, le racisme, ce gouvernement profondément autoritaire s’en prend à nos libertés fondamentales et porte une lourde responsabilité dans le creusement des fractures au sein notre pays. Plus encore, il s’acharne méthodiquement à faire plier le mouvement révolutionnaire qui lutte pour faire progresser les libertés publiques, les droits des travailleurs, les droits des femmes, les revendications antiracistes. À force de détruire tout ce qui nous permet de faire société, le gouvernement précipite le pays dans la division, la régression, l’intolérance et l’extrémisme. La République qu’ils entendent défendre n’a de démocratique que le nom.

A leur stratégie de division nous ne pouvons répondre que par l’union, l’égalité et la justice. A rebours de leur projet destructeur, nous voulons que notre pays soit un pays de plein exercice démocratique,  où chaque  citoyen puisse s’émanciper de ses assignations pour arracher son droit à l’universel. La laïcité est affaiblie quand l’égalité, la justice et la liberté le sont aussi. La loi de 1905, loin des discours qui participent à son dévoiement, est une loi de liberté qui confère à la société le droit de s’organiser en autonomie de l’Etat. Elle assure la liberté de conscience. Elle est la condition du vivre ensemble et de l’union populaire. La loi de 1905 n’a pas besoin d’être corrigée par un texte qui la trahit. Elle se suffit à elle-même.

Nous savons aussi qu’il existe un mouvement social - notamment antiraciste et féministe – qui porte à bouts de bras l’exigence républicaine : celle qui met l’humain et son émancipation au cœur de son projet de société. Communistes, nous faisons le pari inverse de celui imposé par nos dirigeants. Contre la barbarie, nous faisons résolument le pari de la transformation sociale.